La blogueuse

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Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

lundi 24 mars 2014

D'un maire à l'autre

En ce lendemain de premier tour d'élections municipales, j'avais une pensée pour mon arrière grand-père Pierre-Joseph Grandioux, qui occupa la fonction de maire de Lormes, dans la Nièvre, de 1911 à 1925, puis de 1935 à 1936, l'année de son décès. Son père avant, lui Joseph -Pierre dit Auguste, avait occupé ce siège de 1894 à 1895, puis de 1896 à 1900.

crédit photo :  Jourda-Dardaud

Cette photo appartient à la mémoire collective de la famille. Elle a longtemps reposé dans un cadre au dessus de la cheminée du salon de la maison qu'il occupait avec sa femme et où se sont côtoyés et se côtoient toujours ses descendants directs, toutes générations confondues. 
C'est une photo que l'on connaissait, mais que l'on ne regardait pas vraiment. Je ne sais pas qui l'a prise, mais j'aime ce portrait en noir et blanc, d'un homme à son bureau, remplissant la tâche pour laquelle il a été élu.

Renseignements pris auprès de son petit-fils, cette photo date de la fin de sa vie, entre 1935 et 1936. 
L'homme n'est pas très âgé, il n'a pas soixante ans. Il est souffrant, les traits tirés. Il porte costume, cravate et gilet : mais sous sa veste au niveau des ses mains, un pull en laine dépasse de ses faux-poignets. Il se protège du froid qu'il doit craindre, plus que de coutume.

On aperçoit sur le bureau le volumineux téléphone, des papiers, un calendrier, un encrier, un vide-poche, une règle... Derrière lui, une carte, probablement du canton, un calendrier de la poste sont accrochés au mur ; il y a aussi  un thermomètre, un porte manteau à plusieurs patères.

Et puis cette affiche d'Aristide Briand, punaisée au mur. Ce portrait comme une inspiration pour un homme qui a combattu lors de la première guerre, et dont le regard tourné vers la lumière est rempli d'inquiétude pour un avenir qui s'annonce à nouveau belliqueux. Inquiétude pour sa petite ville, sa région, sa nation : les élus locaux sont les élus les plus proches de leurs concitoyens, de leurs problèmes quotidiens. Comme nombre de maires en 1914, il a vu les hommes de sa ville partir à la guerre et beaucoup ne pas en revenir, allant mourir jeune, très loin de chez eux. Inquiétude également pour lui et les siens: il se sait malade et il lui reste encore beaucoup de choses à accomplir.

crédit photo : Jourda-Dardaud
Alors il travaille aux affaires de la commune, sous le regard d'Aristide Briand, pacifiste, prix Nobel de la paix qui voulait mettre la guerre "hors-la-loi". La phrase qui figure sous son nom : "tant que je serai où je suis, il n'y aura pas la guerre", sonne comme une promesse vainement tenue : Aristide Briand est décédé en 1932.

La photo de mon arrière-grand-père me renvoie à un autre cliché, illustre celui-ci : le portrait de Martin Luther King, par Henri Cartier-Bresson, où l'on voit un homme au travail, quelque peu écrasé par la masse considérable de choses à accomplir. D'un pacifiste à l'autre.

© Henri Cartier-Bresson

jeudi 6 mars 2014

Directeur de la Poste aux lettres

Dans le cadre du généathème proposé aux généablogueurs présents sur les réseaux sociaux, je reviens avec ce billet publié il y a quelques mois sur cette profession, trouvée au hasard dans l'acte de décès de l'un de mes ancêtres.
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Je ne connaissais pas ce terme ; je l'ai découvert dans l'acte de décès de l'un de mes ancêtres qui jusqu'au 25 germinal an XII, date de sa mort, était directeur de la poste aux lettres.





Très honnêtement, je crois que je ne me suis jamais préoccupée de savoir comment était acheminée la correspondance de nos ancêtres. Il est vrai que la plupart des miens étaient des paysans qui n'avaient jamais pu avoir accès aux rudiments de la lecture et de l'écriture. Dans le meilleur des cas, ils n'étaient en mesure que de signer leur nom. D’ailleurs, les actes d'état civil mentionnent leur analphabétisme par cette phrase : "qui ont dit ne savoir signer".




Pour ceux qui savent mais qui ont un usage peu fréquent de leur signature, on ressent toute la solennité et l'application dans l'apposition du nom au bas de l'acte ; personnellement je trouve toujours cela émouvant, l'ancêtre en question se matérialise par cette signature, il prend corps : on imagine la main tenant la plume et traçant ces lettres. L'identification est d'autant plus forte si le nom est identique au nôtre.



Il n'y a donc rien d'étonnant que la poste aux lettres trouve son origine parmi "les lettrés", regroupés en communautés qui avaient besoin de communiquer entre elles, et dont les membres alors, éloignés de leur famille, devaient pouvoir donner des nouvelles et en recevoir. Ces universités, ces monastères, ces marchands utilisaient des messagers privés qui contre rémunération, se chargeaient d'acheminer les nouvelles.

Louis XI, au début de son règne, comprenant l'importance de la circulation de l'information et surtout de son contrôle, instaura son propre système de messagers royaux. Dès 1464, il mit en place un dispositif de relais de chevaux, tenus à la disposition exclusive des courriers royaux, et installés le long des routes de communication. La poste aux chevaux était née.




Les relais étaient distants de quatre puis de sept lieues - soit 28 km- (distance qui inspira par la suite Charles Perrault et les fameuses bottes du même nom). Le courrier changeait alors de monture et poursuivait ainsi sa route jusqu'à destination. Ces cavaliers n'avaient cependant en charge que la correspondance royale. A partir de 1507, les tenanciers des relais ont été autorisés à louer les chevaux à des particuliers.

Face à l'extension des messageries privées de plus en plus rentables, le roi Henri IV, à la fin du XVIe siècle, décida de réglementer la poste aux lettres ; à partir de 1603, les courriers du roi ont l'autorisation de se charger de la correspondance personnelle. C'est la création de la poste aux lettres, dont rapidement l'organisation et le contrôle vont être placés sous l'autorité d'un contrôleur général qui aura aussi la charge de la poste aux chevaux. 

A l'époque de mon aïeul, la poste aux lettres est devenue une administration dirigée par un surintendant général et qui comprend des directeurs et des courriers. Le travail des directeurs consistait à encaisser le prix de la lettre lorsqu'elle était remise à son destinataire.

Les courriers, quant à eux, acheminaient les lettres à cheval, utilisant les relais de poste afin de changer de monture. Ils étaient accompagnés d'un postillon qui les guidait et ramenait les chevaux à vide à leur relais d'origine.



De nos jours, l'acheminement du courrier est en train d'être repensé par la Poste, la correspondance privée étant une chose qui a tendance à se raréfier du fait de la dématérialisation des supports, et des nouveaux modes de communication : l'écrit à la vitesse de l'oral.  On échange, on parle, on tchate, on tweete en 140 signes, mais on n'écrit plus beaucoup de lettres ; la rapidité et l'instantanéité sont de mise. Certains y voient là une des raisons au sentiment d'accélération du temps. Personnellement, j'y vois quelque chose de pratique, d'usage facile, permettant de toucher un grand nombre de personnes, d'établir des liens beaucoup moins formels. Ce qui n'est pas incompatible avec le fait d'aimer les beaux papiers, les beaux stylos plume, même s'il est vrai que je ne m'en sers plus guère pour correspondre.

Mais je m’interroge. La correspondance privée des personnes demeure une source privilégiée pour qui s'intéresse à l'histoire des familles et des personnes. C'est un mélange d'intime et de public, de témoignage privé et d'instantané de moments historiques.

Les paroles s'envolent, les écrits demeurent et le papier, bien que fragile, reste le support qui ne nécessite que nos yeux comme moyen de lecture.  Alors que laisserons nous comme matériel généalogique à nos descendants ? Des disques durs avec des mails qui pour l'immense majorité n'auront pas été imprimés ? Et encore, la durée de vie de ces supports technologiques n'est que de quelques années et ils deviennent rapidement obsolètes. Désormais, il est difficile de trouver des lecteurs de disquettes 3,5 pouces, et quant aux disquettes souples des années 90...



Comme pour les photos, les supports papier seront de plus en plus rares, et seront utilisés avec parcimonie. Quelles traces, quels témoignages de nos vies sociales, familiales et amicales subsisteront ? Peut-être, alors, les réseaux sociaux prendront la place de la correspondance d’antan, et offriront à nos descendants qui y retrouveront notre profil un condensé de nos relations, de nos goûts, de nos réflexions… mais encore faudra-t-il être en mesure de les lire.