La blogueuse

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Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

jeudi 11 octobre 2012

Généalogie, mémoire et résilience

Mardi dernier sur les ondes de France Inter, dans l'émission "Service Public", le journaliste Guillaume Erner recevait Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et ethnologue, à l'occasion de la publication de ses mémoires "Sauve-toi la vie t'appelle".

Lectrice de quelques-uns de ses précédents ouvrages, j'apprécie cet homme pour son intelligence, son discours et son concept de résilience. Très présent dans les médias et particulièrement ces dernières semaines pour la sortie de son livre, je connaissais également son histoire personnelle, avant même d'ouvrir la première page de ses mémoires.




Une intervention de Boris Cyrulnik est toujours digne d'être écoutée.
Au cours des trente minutes d'entretien, de sa voix claire et posée, il revient sur son enfance pendant la guerre, sur les conditions de son arrestation par la Gestapo, et les circonstances de son évasion. Il parle également de l'après-guerre et de l'assourdissant silence qui a entouré la traque des Juifs, la déportation et l'extermination. Cette période est très bien décrite dans le livre de Virginie Linhart, "La vie après".


Il raconte que dans l'immédiate après-guerre, il est un enfant de 8 ans (il est né en 1937), il est seul, orphelin, dans l'impossibilité de parler de ce qu'il a vécu tant il se heurte à l'incompréhension des personnes qui l'entourent, mais également dans l'ignorance la plus totale de l'histoire de sa famille.

Il explique que "les enfants, au moment où se développe leur personnalité ont une représentation d'eux -mêmes avant leur naissance : l'histoire de papa et maman, la famille. Comment font les enfants pour s'identifier s'il y a un trou à la place ? Un trou dans la représentation de soi à travers les générations?

D'où l'importance, non seulement pour la personne ayant subi un traumatisme mais également pour ses descendants, de parler, de raconter, même si le récit du traumatisme est difficilement dicible et audible. Les personnes qui pour des raisons culturelles ou circonstancielles, n'ont d'autre choix que le silence s'y enferment et enferment avec elles le reste de leur famille.

Pour Boris Cyrulnik, il faut "agir sur la culture" et rompre le silence en racontant l'histoire des traumatismes de ses parents pour "ne pas transmettre un trou à ses enfants".

Puis il poursuit : "Quand on a un trou à l'origine de soi, c'est l'angoisse ou la créativité ; angoisse comme  le vertige du vide, mais aussi le plaisir de l'énigme ; -je vais partir à la recherche de l'histoire de mes parents, je vais faire une enquête-, comme je l'ai fait sur ma propre histoire ; je vais partir dans leur pays, je vais interroger les gens, voir la culture, fouiller les papiers".

Et il ajoute : "On ne soupçonne pas les trésors qui sont dans les papiers qui sont au fond de nos tiroirs ou de nos greniers ; il y a des trésors qui racontent l'histoire de notre famille, sans le savoir, et c'est le plaisir de l'énigme policière, du théâtre, du cinéma, on transmet une créativité, on fait un cadeau à nos enfants".

A l'heure où sur de nombreux blogs de généalogie on s'interroge, avec raison, sur l'activité de généalogiste, j'ai eu la confirmation en écoutant parler Boris Cyrulnik de ce que je pressens déjà depuis quelque temps sur notre profession. Nous ne sommes pas seulement des "chercheurs d'ancêtres" : nous sommes des travailleurs de la mémoire. C'est un travail  plein de sens : nous proposons un appui logistique et technique à ceux qui ont entrepris de découvrir leur histoire familiale, comme ceux qui ont décidé de la transmettre à travers des récits, des photos et des papiers de famille. Nous sommes des passeurs d'histoires.

Je le rencontre avec mes clients à qui j'apporte non seulement des ancêtres, mais aussi des réponses ou des débuts de réponses à leurs questionnements les plus intimes.

Loin de moi l'idée de remplacer un psychanalyste ou un psychothérapeute, ce n'est pas de ma compétence, mais je pense contribuer par un regard extérieur, neutre, à la découverte du passé et accompagner mes clients dans ce que Boris Cyrulnik appelle "le plaisir de l'énigme".

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Pour réécouter l'émission : http://www.franceinter.fr/emission-service-public-ma-resilience-a-moi

Boris Cyrulnik enquête sur sa mémoire © Tommy Dessine - 2012

Illustrant mon propos, le dernier livre de Colombe Schneck, "La Réparation" où la narratrice, à partir d'une photo et d'une promesse faite à sa mère, part à la découverte de son histoire familiale.


vendredi 5 octobre 2012

Un Lauragais au Tonkin

Je suis toujours étonnée et frappée de voir l'histoire d'une famille se répéter d'une génération à une autre. Comme je l'ai déjà relaté dans ce blog ("Un lauragais au Mexique"), j'avais trouvé dans mon arbre un arrière-arrière-grand-père, Guillaume, paysan et natif du Lauragais,  qui par les hasards de la conscription par tirage au sort avait été envoyé au Mexique à la fin du règne de Napoléon III.

Ses deux fils, Paul et Marc connurent le même (tirage au) sort ; à l'occasion de leur service militaire respectif le premier partit pour le Tonkin, le second pour Madagascar.

Premier volet de l'histoire des deux frères.

Paul au Tonkin 

La France est présente en Asie du sud-est depuis les années 1860. Les grandes puissances européennes se livrent une véritable bataille pour l'accès à la Chine et à ses promesses d'expansion économique.
Le Tonkin est la partie septentrionale du Vietnam. Son histoire se confond avec celle de la conquête coloniale, puis celle de la pacification.



Paul Jourda ©Jourda

Paul est né le 29 août 1865 à Montmaur dans le département de l'Aude. Il est le fils aîné de Guillaume et de Marie . Ses parents sont agriculteurs. En décembre 1886, il est incorporé au régiment d'artillerie de marine.


Après une année de formation à Toulon, il prendra place à partir de février 1888 sur le navire de transport l'Annamite, destination le Tonkin.

http://photographie-maritime.com/photographie/photomarinenationale.htm

Pour avoir une idée des conditions de son voyage jusqu'en Asie, je me suis reportée sur ce récit écrit à la fin du 19ème siècle par un sergent, engagé volontaire pour partir servir au Tonkin.
Nestor Villot, (c'est son nom) raconte dans la première partie de son ouvrage, sa traversée depuis Toulon, périple de deux mois à bord du Cachar, qui le mènera à Haïphong, en passant par Alger, Port Saïd, le canal de Suez, la mer rouge, Obok, Ceylan, Malacca, Sumatra et Singapour.

Son récit rédigé au présent est précieux ; il témoigne de la vie quotidienne à bord, des attentes et des interrogations d'un jeune homme, né loin de la mer à Bourg dans l'Ain et qui découvre le monde. Il y décrit le mal de mer des premiers jours, la promiscuité sur le bateau, la chaleur, la soif, mais aussi l'émerveillement devant ces paysages exotiques. L'identification à mon arrière-grand-père est alors assez aisée.



©Diptyque

Malheureusement, rien du séjour de Paul  n'est parvenu jusqu'à nous. Aucun récit, aucune anecdote, aucune "légende familiale".  Démobilisé en juin 1890, il se marie en novembre et fonde rapidement une famille. On ne saura jamais ce qu'il a pu raconter (ou ce qu'il a tu)  à ses proches, à sa femme, à ses deux fils. On ne peut qu'imaginer l'état d'esprit d'un jeune homme d'une vingtaine d'année, qui a entendu les récits de son père, parti en son temps au Mexique ; ce jeune homme qui travaillait la terre, va être confronté aux armes, à la guerre, à la mort de ses camarades, loin de chez lui, sous un autre climat.

Restent les récits, les quelques photos permettant de planter le décor de ce voyage à tout point de vue initiatique qui  va lier intimement l'histoire personnelle d'un individu à l'histoire de son pays.



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Quelques illustrations supplémentaires sur ce site : 
http://www.ecpad.fr/un-sejour-au-tonkin-et-a-madagascar-1885-a-1900

Témoignage épistolaire sur ce site
http://www.stleger.info/valentin/1885/16juillet1885.htm

Pour en savoir davantage sur la conquête complexe du Tonkin :

La sanglante conquête du Tonkin  de Francis Mercury