La blogueuse

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Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

jeudi 22 décembre 2011

La généalogiste et la légende familiale

Il existe dans toutes les familles des histoires qui se transmettent de génération en génération. Le sujet varie d'une famille à l'autre, mais généralement le point de départ est un ancêtre, dont on connait peu de choses. Il se distingue des autres ascendants soit par sa provenance, soit par son destin. 

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C'est toujours intéressant d'écouter ce que les personnes ont à dire de leurs racines et de leur histoire familiale. La question de l'origine géographique se pose en premier : on revendique son appartenance à telle ou telle région de France, à tel ou tel pays si l'on a des origines étrangères, ou encore si l'on est d'une autre nationalité.
Jusque là rien que de très naturel. Certains connaissent leurs origines sur plusieurs générations, d'autres les ignorent et ne s'en soucient pas ; enfin il y a ceux qui savent d'où ils viennent mais qui "pimentent" leur origine d'un ancêtre exotique, à la provenance lointaine, à une époque incertaine et à l'histoire mal établie. L'histoire de cet homme -car c'est généralement un homme- et de ses origines a été rapportée, amplifiée et déformée à travers les siècles, mais elle subsiste néanmoins : mieux on la revendique. "Il parait que nous avons des origines russes !" ou encore "On raconte dans ma famille que nous venons de Hongrie...mais je ne sais pas par qui, ni à quel moment"...

Après la question des origines, se pose la question sociale : on descend d'agriculteurs, d'artisans, de commerçants, d'ouvriers, de propriétaires, de notables. Mais là encore, il y a ceux qui connaissent leurs origines sociales, ceux qui les ignorent et ne s'en soucient pas et enfin ceux qui les connaissent mais les agrémentent soit d'un peu de noblesse déchue, soit d'un aventurier parti faire fortune en Amérique du sud, soit encore d'un artiste à la cour de Louis XIV. Malheureusement, il ne reste que les bribes d'histoire familiale transmis génération après génération, rapportés, amplifiés déformés et pour ainsi dire jamais vérifiés.


Voici l'un de mes ancêtres dont il ne reste que la photo au dos de laquelle on peut lire ; "chercheur d'or, disparu en mer"... c'est tout ce que je sais de lui.

Et puis un jour, on rencontre celui -ou celle- qui veut savoir et vérifier que l'histoire familiale telle qu'elle est racontée depuis des générations est juste et si on peut l'étayer de quelques faits réels tels des actes de naissance ou de baptême, des titres de propriétés, des contrats de mariage. Faire coïncider la légende familiale à la réalité historique. 

C'est là que le travail de la généalogiste peut s'avérer délicat et toucher des points sensibles. Trois possibilités : soit l'histoire se révèle juste et effectivement on retrouve l'ancêtre, sa provenance lointaine, son destin hors du commun, soit on ne trouve rien qui confirme ou qui infirme, soit génération après génération, la légende disparaît au profit d'une réalité beaucoup plus banale, moins exotique et parfois dramatique. On peut rencontrer parmi les ancêtres, des filles-mère et l'établissement de la filiation se retrouve alors amputée d'une branche ; alors oui effectivement, toutes les supputations sont possibles quant à l'origine géographique du père et à son extraction sociale supposée. 

La révélation à la personne de ses origines s'avère un exercice délicat ; c'est un moment emprunt de beaucoup d'émotion : on lui "présente" ses ancêtres, on lui  raconte son histoire. Mais lorsque les hypothèses ne sont pas confirmées, on se sent dans la peau d'un "tueur" de légende familiale, et ce n'est pas forcément gratifiant de mettre un terme à une histoire orale, transmise de génération en génération. 

A l'inverse, on peut parfois rencontrer un ancêtre dont la vie adulte tranquille et rangée ne laisse en rien soupçonner une jeunesse aventureuse, tumultueuse et parfois même héroïque. Ainsi, le grand-père d'un client qui s'est avéré être un soldat de la 2ème DB : il est décédé sans jamais avoir raconté à ses enfants et petits enfants tous ses souvenirs de guerre.

Dans un autre arbre, un autre grand-père a passé sous silence une enfance difficile ainsi que l'existence de deux jeunes frères, écartant ainsi de tout un pan d'une famille, dont les descendants aujourd'hui se retrouvent et font connaissance.

Ces périodes tues, ignorées de leurs proches, resurgissent lors de recherches généalogiques et laissent les descendants dans un grand désarroi :  ils regrettent de ne pas avoir interrogé leurs parents et grands-parents de leur vivant, sur certaines époques de leur vie, ou encore sur certains liens. 

Alors profitez des fêtes de famille pour parler, écouter, poser des questions, sortir les photos, et identifier et faire identifier les personnes sur les clichés par ceux qui les connaissent et les ont connues. Partagez, racontez, transmettez, pour vous, pour vos proches, pour plus tard, pour ne pas oublier.

Bonnes fêtes de fin d'année à tous.

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A lire sur ce sujet : l'excellent Sorj Chalandon 

samedi 10 décembre 2011

La mémoire des sens (2/5)

Les souvenirs d'un nez

Parfum Salvador Dali

C'est le sens primitif et animal par excellence, le premier qui se met en place chez le foetus et s'active dès la naissance ; c'est le sens de la reconnaissance chez les mammifères mais c'est avant tout le sens qui est le plus lié à l'affectif, aux émotions. Sentir et ressentir...

Véritables sésames immatériels, les odeurs et les parfums nous ouvrent les portes du réservoir de nos souvenirs, souvent les plus lointains, les plus enfouis.

Rien n'étant plus abstrait qu'une odeur, décrire un parfum c'est déjà faire appel à ce que notre mémoire a enregistré comme parfum simple, puis qu'elle a catalogué et identifié sous une étiquette. Comment "expliquer" le parfum de la lavande à quelqu'un qui n'en aurait jamais humé ?

En revanche, on peut décrire un parfum plus complexe en associant le souvenir de plusieurs fragrances. Mais, là encore, chaque interprétation est personnelle : de même que tout le monde ne ressent pas la même émotion, tout le monde ne perçoit pas la même odeur.

©Anne Jourda Dardaud


J'aime à penser quand j'entre dans une église ou une chapelle que l'odeur qui s'en dégage n'a pas changé depuis des décennies, peut-être même depuis des siècles  ; quand je me promène physiquement dans ma généalogie, en visitant les lieux où mes ancêtres ont vécu, se sont mariés et sont décédés, j'aime me rendre à l'église et dans cet espace sacré, me dire que les odeurs de bois ciré, de pierre, d'humidité, de poussière pour les édifices les moins entretenus, de restes d'encens, de bougies et de cierges qui m'assaillent dès la porte franchie, sont les mêmes qui accompagnaient mes aïeux ; c'est le parfum du passé ; c'est aussi quelque chose que je peux partager avec eux : le temps a passé mais les parfums sont restés, comme un témoignage de leur existence. C'est un lien qui tel un fil d'Ariane permet de remonter loin et d'entrer en empathie avec des ascendants ayant vécu dans ces temps reculés...

©Anne Jourda Dardaud

Les odeurs d'une vieille maison de famille où plusieurs générations se sont succédé produit le même effet ; lorsque, le printemps revenu on réouvre une maison de campagne, fermée tout l'hiver, on ouvre également un pan de l'histoire familiale : le parfum des fantômes. Pour avoir interrogé les occupants de cette maison du début du siècle dernier, du temps de leur vivant, chacun m'assurait que l'odeur particulière du couloir du premier étage était inchangée depuis leur propre enfance... C'est le point commun entre leur enfance et la mienne, près de soixante-dix ans après. Et parfois, dans d'autres lieux, il m'arrive de sentir cette odeur si particulière. L'effet est alors automatique : je me retrouve harponnée et littéralement projetée dans cette maison si chère à mon coeur parmi ces chers disparus...


©Anne Jourda Dardaud

Mais les odeurs et les parfums ne sont pas seulement des révélateurs des lieux du passé : ils convoquent automatiquement les personnes, qu'elles soient toujours de ce monde ou non.

Rien ne rappelle autant une personne que son parfum ; véritable incarnation du souvenir , trace olfactive, indélébile qui impose la présence d'une personne malgré elle et malgré nous.
C'est ce que je trouve admirable chez les parfumeurs : ils vendent de la mémoire en bouteille.


Voici le parfum de ma grand-mère. Ouvrir un flacon de cette eau de Cologne, c'est comme frotter la lampe d'Aladin : à l'instar du génie, elle apparaît automatiquement. La mention "extra-vieille" figurant sous le nom de son créateur lui seyait parfaitement, mieux, elle l'incarnait. 

J'aime l'odeur de mes enfants, celle qu'ils dégagent quand ils sont avec moi mais qui est parasitée par d'autres odeurs en fonction des endroits où ils se rendent : à l'école notamment. Leurs vêtements sont imprégnés de ces effluves typiques des lieux de vie en communauté, mélange de détergent, de désinfectant, qui laisse cette impression de ni propre, ni sale, et qui me renvoie instantanément dans ma propre école ; les premiers temps de leur scolarisation, j'en avais des crampes d'estomac !

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Agréables ou nauséabondes, les odeurs imprègnent notre mémoire, c'est une aide à la fabrication des souvenirs et un support à leur restitution. 

Philippe Delerm dans son recueil "La Première Gorgée de bière" décrit à merveille l'odeur des pommes entreposées dans un cellier et les souvenirs qui y sont liés.


Quant à Patrick Süskind, il se livre à une terrible démonstration de la connexion intime entre les parfums et les sentiments  : selon lui, une personne sans odeur ne peut être aimée.


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Et vous ? Quels sont vos souvenirs olfactifs ? Quels sont les parfums qui réveillent votre mémoire ?