La blogueuse

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Confidences et réflexions d'une généalogiste passionnée par l'histoire des individus, de leur famille et de leur époque

lundi 27 juin 2016

W comme Walter William Wilhelmine Wendy

J'ai bien regardé. J'ai examiné attentivement toutes les branches de l'arbre, tous les dos des photos et je n'ai aucun prénom commençant par la lettre W.

©Anne Dardaud

Les prénoms font la joie des généalogistes, surtout lorsque que l'on remonte assez loin et que les actes de baptême sont les seuls documents dont nous disposons pour nous assurer de l'identité de l'ancêtre recherché. On frôle parfois le nervous breakdown quand, entre l'acte de naissance (ou de baptême) l'acte de mariage et l'acte de décès, l'ordre des prénoms change (ce qui là est gérable), quand un prénom saute (là encore c'est un moindre mal) ou bien encore lorsqu'un ancêtre a décidé de se prénommer autrement ; la date de naissance permet de certifier l'identité, mais quand même : on aimerait bien lui dire deux mots ainsi qu'à l'officier d'état civil ou le curé qui s'est montré un peu léger sur ce coup-là.

Traditionnellement on donnait à l'enfant qui venait de naître le prénom de son père ou de sa mère, ou encore de son parrain ou de sa marraine, ou enfin d'un parent aimé dont on chérissait le souvenir. On trouve ainsi des générations de Joseph, de Pierre et de Charles, dont la position dans l'ordre des prénoms varie en fonction de leur degré de parenté. Coté femme, Marie, quelle que soit sa position, détient le record du prénom le plus donné : rien que dans ma branche : Prune Marie, Isabelle Marie, Mireille, Marie-Claude, Anne-Marie, Marie, Marie Louise. On parle de tradition : la mère donne la vie, le père le nom, mais qui donne le prénom ?

Parfois, le hasard fait bien les choses et inscrit le nouveau né dans une longue lignée : ainsi, mon fils que nous avons prénommé Léonard par goût propre, (tout lui accolant les prénoms de deux de ses arrières-grands parents : Paul et Alfred), et ce bien avant de débuter des recherches généalogiques, s'est avéré être le descendant en ligne directe de trois Léonard et de deux Léonarde, vivant dans la région de Limoges au 18e et 19e siècles. Voila qui plaçait mes débuts en généalogie sous les meilleurs auspices.

©Groot et Turk

A plusieurs reprises, j'ai rencontré des personnes qui avaient donné à leur enfant le prénom d'un frère ou une soeur défunt : ainsi Germaine est venue combler l'absence de la soeur jumelle de sa mère, disparue quelques jours après sa naissance ; même chose pour Gabriel, premier né de Paul-Henri, qui le nomme ainsi en mémoire de son frère aîné disparu très tôt.  Il y a aussi Pierre, cinquième d'une fratrie, et baptisé ainsi en remplacement d'un frère mort également en bas âge. Enfant de remplacement, prénom de remplacement à des époques où les naissances étaient nombreuses et la mortalité infantile élevée. On ne transmet pas que le prénom, mais également une partie de l'histoire de la personne qui le portait. Parfois lorsque cette histoire est particulièrement dramatique, cet héritage constitue un véritable fardeau pour la personne ainsi prénommée.


©Anne Dardaud
Il y a aussi les ancêtres facétieux : j'en connais un qui avait reçu lors de sa naissance les prénoms de Joseph Pierre, et qui à son tour a appelé son fils Pierre Joseph, tout en se faisant appeler lui même Auguste. Il a fallu du  temps pour comprendre de qui il était question dans les courriers et papiers retrouvés. Idem pour ces femmes baptisées Marie et que l'on retrouve sous d'autres sobriquets : ainsi Marie Louise enterrée sous le nom d'Elise... Mais elle n'est pas la seule : François sous le nom de Michel, Pierre sous le nom de Léon... de quoi mettre une belle pagaille dans les pierres tombales ! Quant à Juliette Flore, on n'a jamais su comment elle s'était faite réellement appelée tout au long de sa vie, les actes d'état civil n'ont jamais établi un ordre certain. Dans ces changements de prénoms, on sent toute la volonté de la personne de se différencier soit de son père, soit de ses frères et soeurs : on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas son nom de famille, mais il demeure un espace de liberté relative qu'est le prénom, soit en préférant son deuxième ou troisième prénom, soit en se rebaptisant d'un nom qui convient davantage à ses goûts. On s'affranchit du choix de ses parents. Mais c'est un véritable casse-tête pour le généalogiste qui n'a pas toujours les moyens de faire la connexion entre le prénom inscrit à l'état civil et celui que s'est attribué l'ancêtre récalcitrant.

Il y a ceux qui font preuve d'originalité, voire de modernité, en donnant à leur enfant des prénoms peu communs. J'ai rencontré Palmyre, Euphrasie, Euphémie, Danton, Scholastique, Euger, Axidonie, Omerine, qui venaient égayer les litanies de Pierre, Marie, Jean, Louise, Catherine etc. Quelle histoire a présidé le choix d'une telle originalité ? On pourrait penser de prime abord à une tradition familiale ou une particularité régionale ; or ce n'est que rarement le cas : ils sont uniques et jamais repris par le reste des descendants. Ce sont des pépites que le généalogiste est heureux de trouver, au même titre qu'une profession qui sort de l'ordinaire. Ces originalités mettent en lumière certaines branches de l'arbre généalogique, attirent l'attention sur certains ancêtres et contribuent à leur mémoire.


Enfin, il y a ceux qui par leur prénom apportent leur histoire et l'histoire de leur pays d'origine, en contribuant ainsi à un formidable brassage des cultures : les arbres qui sont enracinés dans des régions françaises depuis de nombreuses générations, voient apparaître dans leurs branches, au gré des époques, des guerres, des vagues migratoires, des bouleversements économiques et historiques, des prénoms aux consonances nouvelles : Esteban, Eugenio, Mersedeh, Antonio, Leila, Everard, Giuseppe, Driss, John... Les terres se mélangent, les nouvelles branches apportent de nouvelles pousses, fortes de la diversité de leurs origines.

samedi 25 juin 2016

V comme Vaincu

La rédition de l'Allemagne en novembre 1918 a donné naissance à une génération de jeunes hommes qui ont été élevés dans le culte de la victoire et dans la glorification de l'armée française.
Lorsque le second conflit mondial éclate et que cette armée française est défaite en quelques semaines, c'est la stupéfaction. 

Mon grand-père Alfred, dont j'ai à plusieurs reprises dressé le portrait et celui de sa famille, était militaire de carrière ; il s'était engagé après son service militaire et était diplômé de l'école des sous-officiers de Saint-Maixent.

©Jourda

A l'orée de la guerre, il est marié, père de deux enfants, un troisième s'annonce. Il vit à Nevers avec sa famille et son ordonnance. Il est alors capitaine.

La guerre est déclarée en septembre 1939, mais les premiers combats ne commencent vraiment qu'en juin 1940. Son épouse, enceinte et ses enfants s'installent à Lormes, chez sa belle-mère.

Alfred est sur le front, mais il ne le restera pas longtemps : il est capturé le 16 juin 1940. J'imagine son état de sidération à l'instar du reste de la France, qui vivait encore du souvenir de la victoire de 1918, qui se croyait bien à l'abri derrière la ligne Maginot, qui ne se doutait pas que les forces allemandes reprendraient le même chemin qu'en 1914 pour entrer dans le pays. Le gouvernement et l'état major français n'étaient pas passés à l'ère moderne, aveuglés par leurs certitudes, sûrs de leur position de vainqueur.

Alfred est d'abord envoyé au Camp de Mailly, où il va y passer deux mois. Il peut correspondre avec sa famille, il demande qu'on lui envoie des vêtements et que l'on fasse faire par le boulanger de Lormes des pains de garde et des biscuits de soldat.

J'imagine le colis envoyé et la photo de famille faite à son intention qui est jointe à l'envoi.

©Jourda
En août 1940, il est envoyé à l'Oflag XIA, à Osterode, dans le secteur d’Hanovre où il demeure jusqu'en mai 1941. Puis, de mai 1941 à août 1942, il se retrouve à l'Oflag XD, situé à Fischbeck en Allemagne. Enfin, à partir de 1942, jusqu'à sa libération en 1945, il est détenu à l'Oflag XVIIA, à l'extrême est de l'Autriche.



Je ne sais que très peu de choses sur ses conditions de détention, sur sa vie quotidienne. Trouver de quoi manger était la première de ses préoccupations ; c'était un homme originaire du sud-ouest, avec des origines paysannes, amateur de bonne chère et qui n'avait jamais manqué de rien. Durant sa détention, il va perdre 30 kilos.

La deuxième de ses préoccupations était l'activité, tromper la faim en s'occupant. C'était un homme actif, habitué aussi bien aux travaux manuels qu'intellectuels. Là, en tant qu'officier-prisonnier, il n'a rien à faire.

Alors son occupation principale va être de recopier, page après page, un livre de recettes de cuisine, véritable supplice de tantale.


©Jourda

©Jourda

©Jourda

Parmi ses camarades de détention, certains mettent à profit leurs talents artistiques et font le portrait de leur co-détenus.

©Jourda
A son retour, Alfred ne racontera que peu de choses de ses quatre années de captivité. Il gardera cette habitude de trancher le pain de manière tellement régulière pour que chaque morceau ait exactement au gramme près, la même épaisseur.

Il reprend sa vie de militaire, la famille s'installe à Bourges. Il veut devenir instructeur, il continue d'étudier, il passe examen sur examen. Sa progression au sein de l'armée se poursuit. Il devrait devenir commandant.

Mais il est rentré malade de détention. Il souffre d'un diabète. En formation à l'école d'application du matériel à Fontainebleau, il décède d'un malaise diabétique le 8 novembre 1950.

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Jacques Tardi qui par le passé a relaté les atrocités de la première guerre et de la (sur)vie dans les tranchées, a sorti à la fin de l'année 2012, un ouvrage où il raconte la vie de prisonnier de son père René, à partir des souvenirs que celui-ci lui a confiés, à la fin de son existence.

C'est d'une grande précision. En le lisant, j'ai retrouvé les quelques éléments, les quelques bribes d'informations qui m'étaient parvenues par le filtre de mon père, qui lui même ne savait pas grand-chose des années de captivité de son propre père. La préface de l'ouvrage est remarquable et donne avec le recul plusieurs éléments d'explication du silence des prisonniers à leur retour : l'humiliation de la défaite, notamment au regard des anciens combattants "victorieux" de 14-18 ; la découverte et l'abomination des camps d'extermination, tragédie à laquelle ils n'ont pas voulu confronter leur propre captivité, par peur peut-être de paraître indécent. Et puis pour parler, il faut être écouter, et dans l'immédiate après-guerre, il n'y a de place que pour les récits de bravoure des résistants ; on enterre juin 40, la collaboration et avec eux la parole des prisonniers.

©Tardi

©Tardi
Et puis, il y a ce documentaire sur l'Oflag XVIIA, tourné à l'insu des gardes allemands par un groupe d'officiers français prisonniers. C'est le dernier camp où Alfred a été détenu à partir d'août 1942.



vendredi 24 juin 2016

U comme uniforme

Hier, les collégiens (dont mon fiston) qui passaient le brevet ont bûché sur un extrait de "Ceux de 14"  de Maurice Genevois  intitulé "La Boue". 
Après avoir rendu hommage hier à mon arrière-grand-père Jean, tué à l'ennemi, je voulais aujourd'hui revenir sur mon arrière-grand-oncle Louis, dont le portrait m'a toujours fasciné. Il a combattu, il en est revenu et sa fiche de matricule, récemment trouvée, m'a apporté nombre d'information sur cet ancêtre alors méconnu.

Crédit photo : Jourda

Il s'appelle Louis Rey. Il est le frère de Marie Rey qui par son mariage est devenue Marie Jourda, la mère de mon grand-père paternel.

J'ai fait la connaissance de Louis en trouvant dans l'ensemble des papiers et des photos de famille, ce cliché.

Voila un homme aux belles moustaches, à la fière posture qui pose en uniforme. Il semble robuste, cintré dans sa tenue de militaire. Les manches sont un peu juste en longueur et laissent apparaitre deux mains puissantes, des mains de travailleur de la terre. La photo a du être retaillée, certainement pour tenir dans un cadre : il manque quelques millimètres tout autour.

Au dos, il y a un texte. Il s'agit en fait d'une carte postale envoyée par un frère à sa sœur et son beau-frère. Elle est datée du 7 février 1915.


"Lunel, le 15 février 1915
Chère soeur et Beau frère
Ayant eu l'occasion avec des camarades de faire photographier l'autre dimanche, en les envoyant à la maison, je vous en envoie une ainsi qu'aux Pages ! Se ne sont que des cartes comme vous voyez mais aussi le prix n'est guère élevé, 5 sous chacunes. En même temps je vous fait part de mes nouvelles, je me porte toujours bien ; je désire de même chez vous à tous, je fais demander aussi un certificats qui a des permissions au sujets des tra(vaux) du printemps  : nous allons essayer (...) plus au dépôt on n'est pas (...)on réussira comme l'autre fois. je vous quitte en vous (...) Beau frère. Rey Louis."


C'est grâce à sa signature que j'ai pu l'identifier ; j'ai ainsi appris que mon arrière-grand-mère Marie avait un frère. Mon grand-père avait donc un oncle. Véritable découverte car peu d'éléments de cette branche de la famille nous étaient parvenus. En parcourant les tables décennales de la commune de Saint-Félix-Lauragais où est née sa sœur,  je trouve la mention d'un Louis Rey, né le 7 décembre 1873. Je retrouve l'acte qui me confirme la filiation : Louis est bien le fils de François et de Marie Tarrisses.



Je reste touchée par cette carte d'un soldat qui espère une permission pour revenir chez lui et s'occuper de ses terres. Elle montre un homme lié à sa famille : il a écrit aux siens mais grâce au coût modique de la carte, il a également envoyé de ses nouvelles aux Pagès, un lieu-dit non loin de Montmaur, où résident certainement une autre partie de sa famille, et à sa sœur et son mari, qui eux, résident à Soupex. Ce sont aussi des nouvelles d'un soldat se trouvant avec ses camarades dans un "dépôt", loin du front, et des tranchées, pour qui la guerre doit sembler encore, bien lointaine. Mais pour combien de temps ?

J'ai voulu en savoir davantage dans le parcours militaire de Louis, et j'ai trouvé il y a peu sa fiche de matricules. Je savais qu'il n'était pas mort au front, son nom ne figurant pas parmi ceux qui sont "morts pour la France".


La fiche de matricule nous apprend qu'il a été nommé "trompette" lors de son service militaire. Il a été renvoyé dans ses foyers en 1897 puis mobilisé en août 1914. Il arrive au corps en octobre 1914. Il est nommé brigadier en novembre 1915. Il passe au 116ème régiment d'artillerie le 29 juin 1917. Mais il est déclaré "inapte" durant deux mois pour "faiblesse, mauvais état général". Je n'ose imaginer ce que ce robuste gaillard a enduré pour que même l'armée le juge inapte pour deux mois. Par la suite la commission de réforme le laisse en sursis au titre "d'engreneur de battage" à Montmaur, et ce jusqu'en septembre 1918. Il est définitivement rendu à la vie civile à la fin de la guerre. Il a alors quarante-six ans.

Voila ce que je sais de Louis Rey. Ma recherche est partie d'une simple photo-carte postale. Ma quête n'est toujours pas finie ; pour le moment je n'ai pas d'éléments biographiques supplémentaires, mais je sais que le temps joue pour moi, et je sais être patiente.